A l'assaut du Grand Raid du Ventoux: du doute viscéral à la cinquième place
J'ai appréhendé le Grand Raid du Ventoux comme une course de réconciliation avec moi-même. Comme une journée qui m'appartenait et dans laquelle je me donnait le droit d'exploiter tout mon potentiel. J'ai mis de côté mes doutes, mes peurs et mon syndrome de l'imposteur pour livrer une des plus belles compétitions de ma vie, que ce soit pour le résultat comme pour l'épanouissement.
Prémices d'un changement radical
Quatre heures trente du matin, je n'ai pas l'impression d'avoir dormi une seule minute. La veille, j'avais pourtant fait les exercices de cohérence cardiaque qui étaient censés me détendre avant l'échéance. Durant la nuit, j'ai guetté l'heure sur mon téléphone au moins une dizaine de fois, d'un côté pour être certaine de ne pas manquer mon réveil, de l'autre, pour mesurer le piètre temps qui me restait à essayer de m'endormir réellement.
C'est toujours comme ça avant une course : impossible de passer une nuit au minimum correcte, au mieux reposante. Je suis une personne stressée dans tous les domaines de ma vie et rien n'y fait. Je manque aussi cruellement de confiance en moi. Pour vous décrire simplement ma manière de voir les choses, je dirais que je suis une éternelle insatisfaite de moi-même, en plus d'être terriblement perfectionniste.
Le trail, je considère cela comme ma passion, pour laquelle je veux m'investir corps et âme sans pour autant en faire une condition de vie ou de mort. J'essaie de lui donner une grande importance en n'oubliant pas que le sport, ça ne reste qu'un jeu, et que mes performances ne définiront jamais la personne que je suis et ce que je vaux. Pourtant, ce principe que je tente de m'appliquer n'est pas toujours respecté. Parfois, une compétition ratée peut m'amener à me rabaisser comme personne ne le ferait. Une course réussie peut, quant à elle, me rendre réellement heureuse pendant un bon bout de temps et me redonner de l'estime pour moi-même. Je tente malgré tout que le trail ne soit pas (plus) la condition de mon bonheur ou de mon malheur.
J'ai commencé à courir jeune. Premier cinquante kilomètres à seize ans. Premier cent kilomètres à dix-neuf ans. Des performances à saluer. Un niveau qui évolue vite, de l'espoir. Et puis mon corps qui me demande de me calmer. Je ne me repose jamais et mes chronos en pâtissent. J'ai beau être forte physiquement, m'entraîner intensément, je n'exploite jamais réellement mon véritable potentiel, car je ne me laisse pas le temps de récupérer. J'enchaîne les compétitions en espérant que la suivante se déroulera mieux que la dernière, sans comprendre que ce qu'il me faut, c'est une pause et une remise en question de ma pratique.
Alors, fin deux mille vingt-trois, après deux ans à tirer sur la corde, je me pose. « Pourquoi tu cours ? », « Comment est-ce que tu aimerais courir ? ». Je crois qu'il est grand temps de revenir aux bases. Je comprends alors que j'ai voulu satisfaire les autres, leur donner raison. Ils disaient que j'allais faire de grandes choses, que j'avais du talent et que c'était rare de voir une si jeune fille courir de telles distances et faire de telles performances. C'était la première fois que je me sentais vraiment forte dans un domaine, vraiment unique. Ce truc-là, il m'appartenait. Il me définissait. Je voulais plaire et, par la considération des autres, m'aimer, enfin. Mais les mauvaises raisons commençaient à prendre le dessus et je perdais ce qui m'avait fait aimer le trail : la sensation de liberté et de rapprochement avec la nature, la montagne. La quête de performance dévorait tout.
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Marion
16 min de lecture
J'ai alors entamé un vrai changement dans mon approche. Je veux performer, oui, mais jamais au détriment ni de ma santé physique, ni de ma santé mentale. Le trail doit rester un plaisir, une activité qui me fait vibrer, pas qui m'éteint. Moins de compétitions, des entraînements plus structurés, des discussions, le retour de passions enfouies pour qu'il n'y ait pas « que ça ». Je commence à comprendre, je commence à réussir. Que je gagne, que je termine dernière ou que j'abandonne, je serai la même personne à la fin et mes proches m'aimeront et me verront toujours de la même manière. Le moteur qui doit me faire pratiquer le trail est le plaisir, que ce soit dans l'entraînement ou durant une course.
Les bonnes raisons reviennent. Les années deux mille vingt-quatre et deux mille vingt-cinq sont révolutionnaires. Je prends un plaisir monstre à m'entraîner, plus encore qu'à courir en compétition. Et lors de celles-ci, j'arrive à me concentrer uniquement sur MA course et à me considérer comme ma seule adversaire. À présent, je ne cours plus pour les autres, mais pour moi. Et ça change tout. Et forcément, quand la tête va mieux, les performances suivent. Je suis sur la bonne voie.
En deux mille vingt-six, je décide de me confronter plus sérieusement au circuit UTMB. J'aimerais, au mieux, remporter une qualification pour les finales en août, au pire, me forger une expérience aux côtés des meilleures athlètes. Je veux me challenger, progresser et surtout voir comment je vais gérer la pression sur des courses plus relevées et médiatisées. Je m'inscris au Grand Raid du Ventoux by UTMB, et à ses quatre-vingt-sept kilomètres pour quatre mille trois cents mètres de dénivelé. Un beau morceau, mais je connais la distance. Depuis des années, je me spécialise sur les formats cent kilomètres plutôt roulants, que j'aime particulièrement.
L'entraînement se déroule parfaitement bien, j'aime toutes les séances que me donne mon coach, tout le processus. J'ai hâte de découvrir le parcours, de me donner sur cette course. Et pourtant, malgré tout le travail accompli sur moi-même, malgré toutes les remises en question et les prises de conscience, le stress monte peu à peu jusqu'à atteindre la boule au ventre la veille du départ. Toutes mes angoisses remontent : vais-je aller au bout ? Suis-je capable de faire une course pleine ? Vais-je réussir à prendre du plaisir comme avant, lorsque la performance ne faisait pas partie de mes priorités ? Tout se mélange, la confiance que j'avais accumulée pendant mes sorties s'estompe peu à peu pour laisser place à un doute plombant. Suis-je à ma place ?
Je prépare mes affaires, je me couche, je respire. On verra bien. De toute façon, j'y vais.
Préambule d'une journée dehors
Ainsi donc, je ne dors pas beaucoup. Mais malgré la pression et la peur, il y a l'envie de bien faire, de faire pour moi. De faire ce que j'aime et de ressentir mon corps et sa capacité à courir tous ces kilomètres, à avaler tout ce dénivelé. Je me replonge dans mes débuts, quand tout n'était encore que découverte et innocence. Quand vient l'heure de se lever, je suis prête. Et je sais que, même si mon sommeil n'a pas été celui espéré, j'ai suffisamment dormi les nuits précédentes pour être en forme. Je m'habille, je mange un petit peu malgré l'estomac noué, et je regarde le jour se lever en imaginant les sentiers que je vais parcourir. Je réveille E., qui doit m'emmener au départ, et câline mon husky Taya, étalée sur le lit, et dont l'odeur rassurante est semblable à un « bonne chance ». C'est l'heure d'y aller.
Sur la ligne de départ, il fait déjà bon. Je réorganise rapidement mon sac pour être certaine que tout soit bien à sa place. Le matériel obligatoire des courses by UTMB est semblable à celui d'un bivouac sur une semaine ; il faut donc tenter de tout faire rentrer et de tout bien placer. Je me positionne plutôt sur le devant de la vague 1. Je ne veux pas partir trop vite, mais pas trop lentement non plus. Quand la musique retentit, les larmes me montent. J'ai pourtant déjà fait tant de fois ce type de course, j'ai déjà couru de plus longues distances, j'ai déjà pris des départs de nuit ou sous la pluie, bien plus effrayants que celui-ci. Mais là, il y a autre chose. La sensation que, cette fois, je vais me retrouver. Que cette compétition est le début d'un nouveau projet, d'une nouvelle version de moi-même. Ce sont des larmes de résilience. Je m'encourage moi-même, je me donne de la force dans ma tête. Et le départ est donné.
Un bref récit de course
Les premiers kilomètres défilent rapidement. Je suis au seuil et pas plus haut. Mon rythme est parfait. Lorsque les premières montées arrivent, je maintiens la cadence, je connais mon corps. Je cours dans les côtes et double beaucoup d'autres participant·e·s. Avant, j'aurais sûrement ralenti, faute de confiance. Là, je me sens bien et je sais que je pourrais pousser bien davantage. Alors je m'écoute. Et je fais bien, car les premiers chemins étroits se dessinent entre les ronces et la végétation piquante du Sud. Je peux courir à mon rythme sans être prise dans des bouchons. Une descente technique arrive : nous devons courir dans un long pierrier dont les cailloux roulent sous nos pieds. Je me dis alors que si le terrain ressemble à ça tout du long, ce sera plus difficile que prévu. Si je savais.
Kilomètre 14 et 850 mètres de dénivelé en une heure quarante-trois, dans mes temps. Je prends quelques morceaux de pastèque au vol et je continue mon chemin. Une longue montée nous attend. Je me retrouve devant un peloton, ce qui me met une pression dont je n'avais pas besoin. J'ai peur de ralentir des coureur·euse·s, alors je garde un bon rythme, quitte à aller peut-être un peu trop vite. Juste avant la seconde grande descente, je me sens faible, alors j'avale une Baouw framboise basilic, bois un peu, et repars de plus belle. Cette sensation passe rapidement, et le terrain commence à me correspondre : de grandes descentes roulantes et des faux plats. Étrangement, la quantité de pierres présentes sur les sentiers ne me perturbe pas plus que cela alors que, d'habitude, ce n'est pas ma tasse de thé. Aujourd'hui, les jambes répondent et semblent prêtes à affronter tous les terrains, aussi techniques et cassants soient-ils. J'apprivoise petit à petit le sol, ses caractéristiques. Je crois même que je l'apprécie.
Les kilomètres défilent vite. J'arrive encore dans mes temps au premier ravitaillement assisté, au kilomètre 34 (1 750 m+). E. m'attend avec Taya. Je suis contente de les voir, je suis dans un bon jour et mon moral également. Il me change vite ma flasque, me met quelques purées Baouw dans mon sac, je les embrasse et repars direction le ravitaillement pour remplir une autre flasque de boisson Naak et pour avaler quelques autres bouts de pastèque. Il commence à faire très chaud. À ce moment-là, on m'annonce cinquième femme, ce qui me surprend au plus haut point mais me motive à continuer sur cette voie. En vérité, je suis sixième.
Je survole les 12 kilomètres suivants, principalement du plat et de la descente avec quelques côtelettes. La musique qui passe dans mes Shokz est enivrante, tout va bien. J'aperçois la cinquième femme (que je pense être quatrième) devant moi dans une montée. Je tente de la rattraper mais elle monte beaucoup mieux que moi. Je me dis que je pourrai sûrement la doubler dans une prochaine descente. Hélas, on arrive au dernier ravitaillement avant l'ascension du Ventoux. À partir de là, nous partons pour près de quinze kilomètres de montée et 1 800 mètres de dénivelé positif et la cinquième va creuser l'écart.
La montée est interminable. De longs virages de faux plat montant dans les cailloux, quelques relances parfois. Je rêve d'une côte extrêmement raide, pour qu'on en parle plus. Malgré tout, je suis toujours en forme, j'avance vite et je ne cesse de doubler. Encore une fois, je mène un petit groupe de coureur·euse·s qui me suivent à la queue leu leu. Le ravitaillement du Mont Serein arrive enfin, il ne reste qu'une « petite » ascension avant d'atteindre le sommet du Ventoux. Je revois E., qui m'annonce qu'une femme se trouve juste devant moi. Il me change ma flasque, me remet quelques ravitaillements dans le sac et je file. Je dépasse la concurrente en question, qui est encore en train de se changer dans la zone d'assistance. À partir de là, je sais que je ne dois pas lâcher. Un top 5 signifie un podium. Et un podium sur cette course, aux côtés d'athlètes que j'admire, c'est un rêve. Alors je recommence à courir, même dans les côtes. Une incroyable motivation m'envahit. Non seulement je prends du plaisir sur cette course, mais en plus, il semble que je sois proche d'une bonne performance. Je sais qu'après le Ventoux, il n'y a presque plus que de la descente. Tout de même vingt-cinq kilomètres. Mais c'est là mon point fort.
Les névés me posent quelques problèmes, je chute sur l'un d'entre eux et me blesse légèrement le bras. Je me dis que sur un terrain pareil, il fallait bien que je tombe au moins une fois. J'entame la longue descente après une minuscule pause photo. La vue est splendide, on voit même les Alpes au fond. Il y a beaucoup plus de cailloux et de pierriers que je l'imaginais, la descente s'annonce plus compliquée que prévu. Et mine de rien, la fatigue musculaire commence à se faire sentir. Moi qui espérais quelques kilomètres de route, c'est raté. Les chemins sont étroits, techniques et brisent les jambes de tous·te·s les participant·e·s. Je croise beaucoup de coureur·euse·s du format 100 miles, qui marchent ou tentent quelques foulées. Je suis encouragée de tous les côtés et on se souhaite tour à tour bonne chance pour la fin. Je continue ma descente petit à petit jusqu'à arriver au ravitaillement du kilomètre 72. Ça commence à être difficile, la chaleur est écrasante. Je remplis mes flasques, mange quelques fruits et me fais arroser par un bénévole que je ne remercierai jamais assez pour ce geste. Je repars rapidement pour ne pas perdre de temps. À partir de là, je sais qu'il reste quinze kilomètres plutôt vallonnés mais très sauvages, et que ça ne sera pas de tout repos.
Et je ne croyais pas si bien dire. Soit ça monte, mais c'est trop raide pour courir et pas assez plat pour marcher, soit ça descend sur des sentiers presque impraticables. J'ai l'impression de ne pas avancer, alors que je ne cesse de doubler. Je continue à siroter mes boissons d'effort et à m'alimenter. Pourtant, mon cœur ne veut plus monter et ma respiration se coupe. La bataille contre moi-même commence. Je dois continuer d'avancer aussi vite que je le peux en acceptant la douleur. Je pense à l'arrivée, à mes proches qui m'attendent, à E. et Taya qui m'ont suivie toute la journée, à mes parents qui nous ont accompagnés sur place pour le week-end. Je le sais, cette course sera réussie. D'abord, parce que si tout se passe bien, je vais franchir la ligne en cinquième position, ce qui est bien mieux que dans mes prédictions. Mais surtout parce que, durant ces longues heures à courir, pas une fois des pensées toxiques et dégradantes ne m'auront envahie. Cette course, c'est pour moi. Pas pour plaire, pas pour être celle qui en fait le plus. Pas pour être la plus résistante, la plus forte, la plus endurante, la plus combattante. Plus pour prouver à qui que ce soit ma valeur. C'est parce que j'aime cela, et c'est tout.
J'arrive enfin sur de la route, je sais que dans quelques kilomètres, ce sera terminé. Du plat, quelques côtes, un pont, je vois l'arche, les encouragements fusent, les cris résonnent. Quelle ambiance. J'entends les voix hurlantes de mon père et de E. Ce dernier lâche Taya, ma husky, pour qu'elle passe la ligne avec moi. Elle me saute dessus, heureuse de me retrouver. Je suis aux anges. C'est bon, c'est fait. Cinquième femme, onze heures cinquante-trois de course pour quatre-vingt-sept kilomètres et quatre mille trois cents mètres de dénivelé sur un terrain des plus techniques et abrupts et sous une chaleur de plomb. On me dit que je suis invitée à monter sur le podium dans une bonne heure. Et là, je visualise. Mon premier podium UTMB, avec des personnes célèbres, dont courir est le métier. C'est fou. C'est même trop pour mon syndrome de l'imposteur qui s'active immédiatement. Mais aussitôt la petite interview d'arrivée finie, mon père m'accueille et me prend dans ses bras. Je pense qu'il sait ce qui s'est joué pour moi. Il est fier. Ma mère est présente ainsi que d'autres proches et ami·e·s. Ils ne sont pas à leur première bière ni à leur premier verre de rosé, ce qui rend la situation aussi drôle que ridicule.
Je m'assois dans l'herbe, raconte un peu ma course et termine mes flasques. La boisson est chaude, presque infâme, pourtant je m'y suis tellement habituée pendant cette journée que je n'ai envie que de ça. Je sais que le spritz de ce soir devra attendre encore un peu. Lorsque l'on m'appelle pour monter sur le podium, mes proches mettent ce qu'on pourrait appeler un beau bordel. Et moi, je me vois remettre un trophée magnifique à l'effigie du Mont Ventoux. Les autres lauréat·e·s sont appelé·e·s, tout le monde se sert la main. Je suis aux côtés d'Hugo Ferrari (le Duc), avec qui j'échange quelques mots. Les cérémonies de remise de prix by UTMB, c'est quelque chose, il y a du budget. Je souris bêtement pendant les photos et je jette toutes les dix secondes un regard à mon père, qui ne cesse de me faire rire. Il est à présent l'heure de rentrer. Le barbecue, le rosé et la piscine nous attendent.
Sur la route du retour, je me remémore cette folle journée. J'ai réussi tout ce que je m'étais fixé. Comme quoi, quand on court pour les bonnes raisons, tout peut s'aligner. Il faut que je continue comme ça, à l'avenir.
Bien sûr, hormis les quatre premières femmes, le plateau féminin était plutôt ouvert. Mais je suis fière d'être juste derrière elles, alors qu'une petite dizaine de concurrentes et moi-même avions à peu près le même niveau. Je suis fière d'être la coureuse « juste derrière » les élites.
Je suis épuisée, mes jambes tirent, mes yeux se ferment de manière incontrôlable. Mais dans ma tête, tout est calme. Enfin, cette satisfaction du travail bien fait. La suite sera belle. À présent, je sais que le trail doit rester un jeu. Un jeu important, demandant du temps et de l'investissement. Je sais qu'il s'agit d'une de mes priorités, mais que jamais elle ne doit prendre le pas sur ce qui est essentiel : mes proches et mes projets de vie. Et en voyant les choses de cette manière, tout devient plus léger, et par conséquent plus simple.