Le monde du trail se divise, c’est indéniable. Cette scission s’est notamment révélée lors de l’édition 2025 de l’Ultra-Trail du Mont-Blanc, devenue le théâtre de nombreuses polémiques autour de l’évolution de la discipline.
Au premier plan des critiques : les influenceur·euse·s présent·e·s sur certains formats de course et leur « droit de passage » exceptionnel.
Plus récemment, la section commentaires du compte Instagram de SafePace, le podcast du journaliste Hugo Clément, s’est illustrée comme un espace de réflexion autour de la dénaturation du trail. Dans l’extrait polémique, il interviewe Théo Detienne, Clément Deffrenne (@clemquicourt) et Antoine Strohl (@strohlinho), trois figures qui incarnent pour beaucoup le renouvellement et la modernisation du trail, notamment à travers leur usage des réseaux sociaux et leur vision humoristique et décomplexée du sport.
La question qui fâche : « Est-ce que tu fais partie des athlètes qui ont un contrat à six chiffres ? » (adressée à Théo Detienne). Gêné au départ, il finit par répondre par l’affirmative, tout comme ses deux partenaires.
Dans les commentaires, tout s’enflamme. Certaines figures du trail se désolidarisent de cet « esprit trail » désormais perçu comme étroitement lié au business.
Revenons sur les éléments qui alimentent ce débat entre « puristes » et nouvelles/nouveaux acteur·rice·s du trail.
Réseaux sociaux: le tournant décisif
Pour analyser ce basculement, il faut remonter à 2020, en pleine période de Covid. À ce moment-là, les sports outdoor, et plus particulièrement la course à pied et le trail, connaissent un essor massif, fortement amplifié par les réseaux sociaux. Une médiatisation qui, depuis, n’a cessé de s’intensifier.
Le confinement et le besoin de ralentir
Mars 2020. Pendant que les traileur·euse·s habitué·e·s se cachent pour courir ou ajustent l’horaire de leur attestation (véridique) pour gambader plus d’une heure, d’autres découvrent un besoin inattendu : celui de sortir.
Privé·e·s de leur routine, du « métro-boulot-dodo », certain·e·s commencent à imaginer autre chose, simplement parce qu’elles/ils ont enfin le temps de le faire.
Le trail en tension : une discipline à la croisée des chemins
Le trail connaît une transformation profonde portée par les réseaux sociaux, la professionnalisation et de nouveaux·elles acteur·rice·s. Entre « puristes » et nouvelles pratiques, une question demeure : jusqu’où peut-il évoluer sans perdre son essence ?
Marion
10 min de lecture
Même en ayant grandi entre le Jura et les Alpes, je peux très bien imaginer une autre vie : un petit appartement parisien, le bruit constant, les klaxons, les sirènes, les passant·e·s pressé·e·s. Et face à une vidéo Instagram montrant une personne courir sur des crêtes, au coucher du soleil, portée par une musique épique, ma réaction aurait été simple :
« Moi aussi, je veux faire ça. J’ai besoin de faire ça. »
Parce que le jour où l’on est obligé·e de ralentir, on est aussi forcé·e de regarder ce à côté de quoi l’on passe.
Le confinement se termine. Les gens se mettent à courir. Bien sûr, il y avait déjà des coureur·euse·s avant. Mais cette fois, ça se voit. Parce qu’on ne court plus seulement : on montre qu’on court.
Cela devient une forme de tendance. Et, sincèrement, j’étais heureuse de voir mon sport devenir visible. Enfin reconnu. Enfin compris. Enfin moins marginal.
Les gens prennent conscience que la santé mentale compte autant que la santé physique. Et que le trail permet de lier les deux. Tout semble alors aller dans le bon sens.
Je n’imaginais simplement pas que cet engouement allait transformer la discipline à ce point.
L’essor des influenceur·euse·s dans le trail
S’il existait déjà auparavant, le phénomène d’influence dans le trail et le running connaît alors une croissance spectaculaire.
Nouvelles vocations, nouveaux visages
De nouvelles personnes documentent leur pratique sur les réseaux sociaux. D’autres, déjà expérimenté·e·s, s’y mettent également, constatant l’intérêt croissant du public.
Il s’agit désormais de parler à celles et ceux qui nous ressemblent : débutant·e·s ou confirmé·e·s, en quête de progression ou de découverte.
Le running urbain découvre le trail
Au sein même de la course à pied, le trail prend une place grandissante. Des influenceur·euse·s running, souvent urbain·e·s et habitué·e·s à la route, s’essaient à la discipline.
Avant cette popularisation, les objectifs emblématiques restaient le semi-marathon ou le marathon. Le trail s’impose progressivement comme une nouvelle référence.
Grâce à leur visibilité, ces profils participent à faire connaître la discipline et à donner envie à toute une communauté de s’aventurer sur les sentiers.
Athlète ou influenceur.euse ?
Chez les athlètes, la communication devient centrale. Promouvoir des marques, partager son quotidien, raconter ses performances : les réseaux sociaux deviennent un levier incontournable.
Car le trail, même en pleine expansion, ne permet pas toujours de vivre uniquement des gains en compétition. Les prize money ne suffisent pas.
Alors, que faire ? Surfer la vague.
Les athlètes ne vendent plus seulement leurs performances, mais aussi leur image, leur personnalité, leur histoire. Leur « aura ». Certaines équipes proposent même des formations dédiées à la gestion des réseaux sociaux.
La professionnalisation du trail repose désormais sur une multiplicité de partenaires qu’il s’agisse d’équipement, de nutrition ou d’accessoires, qu’il faut rendre visibles. L’influence est désormais partout, à tous les niveaux.
Deux visions du trail qui s’opposent
Partenariats, publicités, collaborations… Il faut le dire : en plus d’être beaucoup plus massif, le contenu n’est plus aussi spontané ni aussi naturel qu’auparavant.
Qui s’étonnera alors de voir deux camps se former, et parfois s’opposer frontalement ?
Pour caricaturer, d’un côté, il y a les puristes. Les ancien·ne·s du trail, présent·e·s bien avant cette transformation. Celles et ceux pour qui courir, c’est avant tout se reconnecter à la nature, à quelque chose de plus profond, et qui ne se mesurent qu’à elles/eux-mêmes.
De l’autre côté, il y a les nouveaux/nouvelles. Issu·e·s de générations plus récentes, ayant grandi avec les réseaux sociaux, pour qui l’influence comme métier ne pose pas question.
Les critiques : une perte de sens ?
Les critiques sont claires : le trail serait en train de perdre son essence. Il deviendrait un produit. Un marché.
Toujours plus d’équipement, de nutrition, de contenus. Des courses plus nombreuses, plus chères. Une pratique plus uniforme.
Le profil des pratiquant·e·s évolue également : majoritairement issu·e·s de CSP+, souvent plus âgé·e·s, et encore largement masculins.
Dans un monde accéléré, le trail représentait une échappatoire. Un espace à part. Aujourd’hui, il semble rattrapé par les mêmes logiques que le reste.
Une évolution inévitable ?
Pour d’autres, cette transformation est logique.
Le trail suit simplement une trajectoire déjà empruntée par d’autres sports. On ne peut pas freiner un tel engouement. Faut-il reprocher à celles et ceux qui en vivent — ou tentent d’en vivre — de s’adapter à un système existant ? Faut-il condamner celles et ceux qui réussissent à en tirer profit ? Ou simplement accepter que le trail évolue avec son époque ?
Le trail, un sport encore jeune, ne marche-t-il pas simplement dans les pas des autres sports, déjà démocratisés ? Le nombre de pratiquant·e·s n'a cessé d'augmenter depuis le covid, de même que le nombre d'évènements ou de marques. On ne peut pas contenir cet engouement, on ne peut pas enfermer le trail dans une cage pour qu'il continue à baigner dans son jus, dans son essence.
Le trail évolue, oui. Mais jusqu'où ?
Que la discipline devienne plus pratiquée, plus organisée, plus médiatisée, cela semble logique.
Mais qu’elle devienne aussi le théâtre de défis parfois jugés absurdes, de mises en scène ou de comportements perçus comme irrespectueux, c’est une autre question.
Le cas @clemquicourt : symbole d’une fracture
Clément Deffrenne (@clemquicourt) incarne à lui seul cette tension.
Certaines de ses mises en scène ont marqué les esprits. Lors de la Backyard Ultra de l’île Maurice, une course consistant à réaliser une boucle d’environ 7 km toutes les heures jusqu’à ce qu’il ne reste qu’un·e seul·e finisher, il a notamment couru sur un tapis de course en attendant le départ suivant, ou encore s’est arraché la moustache en pleine épreuve.
Ses performances « scénarisées » se sont également fait remarquer lors de l’Ultra Terrestre, où il a mis en scène un ravitaillement autour d’une table de restaurant, mais aussi, et surtout, lors de l’UTMB 2025. À cette occasion, il a enchaîné une fausse conférence de presse, une séance de pêche et une arrivée dans sa fan zone digne d’un match de rugby.
Pour certain·e·s, ces actions relèvent d’un manque de respect et d’une forme de ridiculisation du trail, voire d’un affront envers les autres participant·e·s.
Pour d’autres, c’est un souffle nouveau. Une manière de désacraliser un sport parfois trop sérieux. On peut se demander si cela ne lui a pas offert un bon coup de frais.
Car malgré les critiques, il a réussi à mobiliser une communauté rarement vue dans le trail. À rassembler des profils très variés, y compris des personnes qui ne courent pas. Il a, en quelque sorte, réduit la distance entre les élites et les pratiquant·e·s « classiques ».
Bien sûr, on peut comprendre que certain·e·s soient agacé·e·s de le voir plus acclamé à l’arrivée de l’UTMB que certains athlètes élites. La question de la légitimité revient souvent.
Mais en quoi serait-il moins légitime, alors qu’il a parcouru la même distance ? Et qu’il peut, en plus, revendiquer une visibilité construite par son travail et son investissement ?
On peut aussi simplement reconnaître une forme de talent : celui d’avoir compris son époque et su en exploiter les codes.
Et puis on peut peut-être se réjouir que l'influence dans le trail se développe de cette manière, dans l'humour, l'auto-dérision et le rassemblement. Ce n'est pas le cas partout.
Une réconciliation est-elle possible ?
Le trail traverse aujourd’hui une période charnière.
D’un côté, une expansion continue : plus de courses, plus de marques, plus de pratiquant·e·s. Une dynamique portée par l’attractivité croissante de la discipline, sa médiatisation et l’essor d’un véritable écosystème économique.
De l’autre, un mouvement de retrait : retour à des formats plus locaux, plus discrets, moins médiatisés. Une volonté, chez certain·e·s, de préserver l’essence du trail, le lien à la nature, la simplicité, l’expérience intime plutôt que la performance ou le spectacle.
Deux dynamiques qui coexistent, sans forcément se réconcilier. Elles traduisent des visions différentes du trail : l’une tournée vers la croissance, la structuration et la professionnalisation ; l’autre vers la sobriété, l’ancrage territorial et une forme de résistance à la standardisation.
Pour l’instant, aucune issue claire ne se dessine. Le trail pourrait continuer à se développer comme un marché globalisé, proche d’autres sports d’endurance. Mais il pourrait aussi se fragmenter davantage, laissant coexister plusieurs pratiques, plusieurs publics, plusieurs manières de courir.
Reste alors plusieurs questions ouvertes : jusqu’où cette croissance est-elle soutenable, notamment sur le plan environnemental ? Les territoires pourront-ils absorber cette fréquentation accrue sans se transformer en simples terrains de jeu ? Les pratiquant·e·s elles/eux-mêmes feront-elles/ils évoluer leurs attentes, vers plus de sens, ou vers toujours plus de performance et d’événementiel ?
Une chose est certaine : le trail est devenu un marché en pleine croissance. Mais au-delà de cette réalité économique, son avenir dépendra sans doute des choix collectifs: organisateur·rice·s, marques, institutions et coureur·euse·s, quant à ce que l’on souhaite préserver, transformer ou inventer. Et à ce titre, la transformation du trail semble encore loin d’être achevée.